L'homme purement naturel est dans l'enfer, à moins
qu'il ne devienne spirituel par la régénération.
                                                                                                                         

Tout ce qui est infernal est dans les ténèbres.
                                                                                           

 



 

Les mondes inférieurs

    C'est ici que la perspective qui ressort de la vision de Swedenborg peut vraiment devenir effrayante. Nous ne sommes évidemment pas obligés d'adhérer à tout cela. Ce n'est d'ailleurs pas le sujet, puisqu'il s'agit ici de faire, dans un premier temps l'effort d'appréhender, sans préjugé, l'ensemble de sa vision, afin de tenter d'en saisir la logique interne, avant de s'en faire une opinion, qui sinon ne pourrait être que trop hâtive. Ceci, afin de pouvoir évaluer dans un second temps, ce qu'elle peut avoir à nous apporter sur un plan personnel et existentiel, un élément d'enrichissement culturel et spirituel certain qui pourrait s'avérer infiniment précieux.

    Avant d'entrer dans le vif du sujet, soulignons le fait que ses enseignements sur les enfers obéissent aux mêmes grands principes fondamentaux qui s'appliquent aux mondes angéliques. En particulier, le fait que les choses "extérieures" ne peuvent y être qu'en accord avec les choses "intérieures". Plus de plan matériel, plus de corps de matière, plus d'apparences extérieures possibles. Ce qui était caché et voilé apparaît en plein jour, la laideur comme la beauté.

    Le processus de "dépouillement des externes" est donc en même temps une "émergence de l'âme". Le premier grand et vrai printemps de notre vie, nous entrons dans notre pleine lumière, tout en retrouvant non seulement tous nos proches, mais aussi tous ceux avec lesquels, sans le savoir, nous étions depuis toujours intérieurement reliés. Les conditions sont pour la plupart des humains optimales, ce n'est ensuite qu'une question de chemin, il peut être plus ou moins long, plus ou moins douloureux ou heureux, le résultat final est le même : un ange, c'est-à-dire un sage. Mais qu'en est-il de tous ceux qui se sont, de leur vivant sur Terre, confirmés dans toutes sortes d'actes, de pensées et d'intentions mauvaises, et qui n'ont de surcroît aucun désir de s'en défaire ? Et cela malgré le miracle de notre survie par-delà la mort, de notre montée dans la supraconscience, et de la vision de l'être de lumière ? Le cas est certainement rare, mais il existe et c'est un mystère sur lequel nous allons nous pencher.

    Commençons avec la croyance héritée de l'histoire du christianisme et des Eglises en Occident. Croyances encore répandues de nos jours par certaines Eglises .

  « Dans le monde chrétien on a cru jusqu'ici que les anges ont été créés au commencement et que de là a résulté le Ciel. Qu'il y a un certain diable ou Satan, qui a été un ange de lumière, qui s'est rebellé et qui a été précipité avec sa troupe en enfer.

   Pourtant, dans tout le Ciel, il n'y a pas un seul ange qui ait été créé au commencement, ni dans tout l'enfer un seul diable qui ait été ange de lumière déchu. On ignore absolument que tous, tant dans le Ciel que dans l'enfer, proviennent du genre humain, et de ce qu'il y en a là des myriades de myriades - depuis le commencement de la création jusqu'à ce jour.

    Ce sont les enfers pris dans tout le complexe, ou les infernaux pris ensemble, qui sont représentés dans la Bible par le Diable, par Lucifer ou par Satan.

    Si le monde chrétien a accepté une telle foi au sujet du Ciel et de l'enfer, cela vient de quelques passages dans la Bible, non compris autrement que selon le strict sens de la lettre. » 

(AC 692 ; CE 311, 544, 968 ; DP 204)

    Il n'y a donc ni anges de la création, ni anges déchus, ni Diable en personne. Ces entités bibliques sont des symboles qui recouvrent une autre réalité, la nôtre !   

    « L'homme n'a de l'enfer, comme du Ciel, qu'une idée très générale, qui est tellement obscure, qu'elle est pour ainsi dire nulle. Comment ceux qui n'ont jamais quitté les huttes de la forêt pourraient-ils avoir une idée du reste de la Terre ?  Ils ne peuvent en avoir une idée que très générale, qui par nature reste très vague.

    Cependant il y a dans le Ciel et dans l'enfer des choses innombrables et en quantité infiniment plus grande que sur n'importe quelle planète de l'univers. En effet jamais le Ciel de l'un ne peut être semblable au Ciel d'un autre, de même jamais l'enfer de l'un ne peut être semblable à celui d'un autre, et toutes les âmes qui ont existé depuis la création du monde viennent et se rassemblent, soit dans le Ciel, soit dans l'enfer. »

(AC 692)

    Comme nous l'avons vu, une séparation s'opère dans le monde des esprits, entre les bons et les mauvais. Processus de différenciation qui répond à un rapprochement, par voie d'affinité, entre ceux qui partagent les mêmes valeurs fondamentales. N'est-ce pas ce qui se produit déjà dans ce monde où les hommes ont tendance, pour autant qu'ils en ont la liberté, à s'associer les uns avec les autres par affinités ?

    « Il faut qu'on sache que le Divin ne précipite jamais personne en enfer, mais que c'est l'homme qui, après la mort, s'y précipite lui-même.

    Que ceux qui sont dans les enfers ne sont point dans le feu, car par le feu infernal est correspondentiellement entendu les affections et les convoitises qui proviennent de l'amour de soi et du monde.

    Qu'il n'y a non plus aucun diable, seul maître des enfers, car c'est l'amour de soi qui est le diable. Ceux qui ont été diables dans le monde deviennent diables après la mort.  Ce sont tous ceux qui, pendant leur séjour dans le monde, ont passé leur vie dans les haines, les vengeances et les tromperies.

    Les enfers ne sont pas éloignés des hommes mais ils sont autour d'eux, et même dans ceux qui sont investis par le mal, et c'est le mal chez l'homme qui fait l'enfer chez lui. »

(CE 545 à 550, 571 ; DP 302 ; AC 968 ; DA 343 ; CE 547)

    C'en est fait du mythe, l'image d'Epinal du Dieu qui juge chaque homme pour l'élever au Ciel ou le condamner aux pires enfers, est démystifiée. L'image médiévale du Diable, opposé de Dieu, et maître des enfers, tombe aussi, et avec elle celle du feu et des châtiments éternels.

   Le diable, c'est le mal dans l'homme, et son règne en lui, l'enfer ! Il n'y a pas d'autre diable, pas d'autre enfer, et pas d'autre supplice du feu que ce que génère en nous, autour de nous, et dans le monde, notre orgueil et notre avidité. Surtout lorsque nous nous confirmons en eux de façon délibérée, sans remise en question et sans volonté de changement. Prenons le temps de préciser l'image avant d'aller plus loin.

    « On ne sait pas dans le monde que l'amour de soi, considéré en lui-même, est l'amour qui domine dans les enfers, et qui fait l'enfer chez l'homme. On accorde peu d'importance à l'amour de soi dans le monde et on y voit davantage cette exaltation de l'esprit dans les externes qui est appelée orgueil ou ambition.

    Ces deux amours, à savoir, l'amour de soi et l'amour du monde règnent dans les enfers et les constitue, l'amour envers le Divin et à l'égard du prochain règne dans les Cieux et les constitue aussi. Ces amours sont diamétralement opposés. L'amour de soi consiste à ne vouloir de bien qu'à soi seul et non aux autres, en ne visant que son propre intérêt, et ainsi à ne vouloir de bien à aucune société humaine, si ce n'est en vue de la réputation, de l'honneur et des richesses.

    Si l'on ne vise que ses intérêts dans les services que l'on rend aux autres ou à la société, on se dit en son coeur : Que m'importe ? Pourquoi ferais-je ceci ou cela ? Quels avantages vais-je en retirer ? Comme le plaisir qui fait la vie de l'homme provient de son amour (régnant ou dominant), celui qui est dans l'amour de soi ne trouve son plaisir que dans cet amour. De plus, l'amour de soi est d'une telle nature, qu'autant on en lâche les freins, autant il s'élance jusqu'à vouloir dominer non seulement le monde entier, mais encore tous les Cieux, et jusqu'au Divin lui-même. »

(CE 554, 556, 559)

    Le voilà le diable ! L'amour de soi, la recherche du pouvoir et de l'argent par-dessus tout, responsables, au niveau collectif par exemple, par indifférence et par égoïsme, de la faim et de la pauvreté, du manque d'éducation et de médecine dans le monde.

    Les voici les enfers, la suffisance de soi, qui génère misère spirituelle, non-transformation et absence de "réalisation". Réalisation, entendue ici au sens de "libération-illumination", mais aussi de réalisation de la personne et de son destin. C'est de là que partent les enfers, du fond de nous-mêmes, pour se répandre ensuite dans le monde. Nous avons de ce point de vue le devoir de cultiver notre jardin intérieur.

    Rappelons que nous naissons, par définition, "non-transformés" ou "non-accomplis", mais en devenir et en voie d'accomplissement, et que nous sommes dans ce jeu, avant tout libres et responsables de nos choix.

    Celui qui ne se transforme pas devient une friche à l'image, dans "Le Petit Prince", de celui qui, ayant dédaigné de faire tous les jours le tour de sa planète pour un désherbage-ramonage, la trouve, après quelques années, envahie par d'énormes baobabs qui menacent l'intégrité de son astéroide et en face desquels la petite hache qu'il tient à la main semble bien dérisoire.

    C'est une parabole très parlante sur le fait que tout homme, soit évolue soit 'involue". Il y a comme deux champs de forces opposées, deux grands attracteurs, par nature antinomiques. L'un nous tire vers le haut, l'autre vers le bas. L'un nous pousse en avant, l'autre nous tire en arrière. L'un nous appelle vers l'intérieur, l'autre nous précipite sans cesse dans l'extériorité. L'un fait de nous un soleil, l'autre un trou noir. Le voile de la normalité et de la banalité pourrait nous faire croire que l'homme en général reste plus ou moins ce qu'il est toute sa vie durant. On se rend vite compte en abordant n'importe quelle personne à travers son histoire, son scénario de vie, qu'il n'en est rien. Il y a toujours, soit un chemin qui monte, soit un chemin qui descend, c'est flagrant. Ou l'on se transforme, ou l'on chute.

« L'homme purement naturel est dans l'enfer, à moins qu'il ne devienne spirituel par la régénération. »

(DC 47 ; AC 10156)

    Comme nous l'avons vu, nous avons un devoir de transformation, tout simplement parce que le Divin, la Vie, l'évolution, ce que l'on voudra, nous a dotés du pouvoir de participer à notre propre création intérieure. En effet, nous ne naissons pas Homme mais nous ne le devenons que progressivement, ce qui ne peut être que le fruit d'un long et délicat processus, ou qui réussit, ou qui échoue.

    La chute par contre ne condamne pas nécessairement aux enfers, elle est même bien souvent nécessaire pour amorcer prises de conscience, remises en question, et changements. Les épreuves sont autant de marchepieds sur la voie de la transformation. Là où cela devient plus grave, c'est lorsque l'âme s'abandonne aux pouvoirs de l'ombre sans réagir. L'allumage de la conscience, au sein des plus profondes ténèbres intérieures n'a pas lieu, pas même la plus petite étincelle, qui pourrait suffire à amorcer la longue remontée vers notre intégrité retrouvée.

    « Le Divin, bien loin de conduire l'homme en enfer, l'en délivre pour autant que l'homme renonce au mal qui l'accapare. Le Divin ne juge jamais personne que d'après le bien, car sa volonté est d'élever au Ciel tous les hommes, quels qu'ils soient. Bien plus, si cela était possible, il les élèverait jusqu'à lui-même, car le Divin est l'amour même, et le bien, qui en est le fruit. C'est l'homme qui se condamne aux enfers en rejetant le bien, et qui par conséquent fuit le Ciel et le Divin, comme il l'avait fait dans la vie du corps. »

(CE 547 ; AC 2335)  

    « L'homme, après la mort, reste tel que sa vie a été dans le monde. Si la vie de l'homme ne peut être changée après la mort, c'est parce que l'esprit de l'homme tout entier, de la tête aux pieds, est entièrement tel qu'est son amour et par conséquent telle qu'est sa vie. Une vie de mal ne peut être changée en une vie de bien, ni une vie infernale en une vie angélique, puisque ces amours sont opposés. »

(JD 31 ; DC 239 ; CE 527)

    « Je puis affirmer d'après un grand nombre d'expériences qu'il est impossible d'implanter la vie du Ciel chez ceux qui, dans le monde, ont mené une vie contraire, car le tout de la volonté et de l'amour de l'homme reste en lui après la mort. En effet celui qui veut un mal et qui l'aime dans le monde, veut et aime le même mal dans l'autre vie. Il ne supporte plus alors qu'on l'en sépare. De là vient qu'un homme qui est dans le mal est lié à l'enfer. En fait il est déjà en enfer quant à son esprit. Après la mort, il n'a pas de plus grand désir que d'être là où est ce qu'il aime. » 

(CE 527, 547)

    Il n'y a donc aucune miséricorde divine, aucun miracle possible. Personne ne peut, en vertu d'une sorte de grâce divine, échapper à ses propres responsabilités. La grâce, le miracle ici, c'est le don indeffectible de la liberté d'être ce que nous voulons. Ce n'est pas, dans ce monde, toujours le cas extérieurement, car à cela s'ajoute le jeu des circonstances extérieures, par contre intérieurement, c'est une chose certaine. Celui donc, qui cède à l'attraction qui tire vers le bas, qui s'attache au mal en le laissant prendre racine en lui, connaît au bout du compte un état de mort spirituelle.

    « La vie éternelle que posséderont les justes est la vie qui provient du bien. Le bien a en soi la vie, parce qu'il procède du Divin qui est la vie même. Dans cette vie qui procède du Divin il y a la sagesse et l'intelligence, ainsi que la félicité éternelle qui leur est adjointe. C'est le contraire pour ceux qui sont dans le mal, ils paraissent, il est vrai, surtout à eux mêmes, comme s'ils avaient la vie, mais la vie qu'ils ont est la mort spirituelle. » 

(AC 5070)

    Non seulement ils sont intérieurement morts, mais en plus condamnés à des sortes d'enfers éternels.

    « L'homme après la mort reste pour l'éternité tel qu'il est quant à sa volonté ou à son amour dominant. La raison en est que l'homme après la mort ne peut plus, comme dans le monde, être régénéré par les connaissances et les affections externes, parce que le dernier plan, celui du corps et des externes n'existe plus. » 

(CE 480)

   C'est une question complexe qui nécessiterait un long développement pour être explicitée davantage, retenons en tous les cas l'idée et voyons ce qu'il nous dit encore :

    « L'enfer consiste en des myriades de myriades d'esprits, et chacun y est dans la forme comme homme. Bien qu'ils y apparaissent à eux-mêmes dans leur lumière comme des hommes, dans la lumière du Ciel ils prennent des apparences monstrueuses et diaboliques. »

(DP 296 ; DC 49)

    « L'enfer tout entier consiste en un nombre incalculable de sociétés, disposées selon les convoitises du mal opposées aux affections du bien. Il est aussi lui-même dans la forme humaine, mais dans une forme humaine monstrueuse. »

(DP 278 ; DP 204)

    On retrouve les traditionnelles images de monstres et de démons, sauf qu'elles ne sont ici "qu'apparences réelles" dans le regard des anges, tandis que les habitants des enfers se perçoivent et se voient dans leur apparence normale, et même dans leur beauté, sauf que cette apparence n'est que "fausses apparences". Ils sont donc dans le faux, l'illusion, en un mot l'irréel, le factice.

    Qu'en est-il à présent de leur condition, non plus physique, mais psychique, ou psycho-spirituelle ?

    « Dans l'autre vie, c'est une loi que personne ne puisse devenir plus mauvais qu'il n'avait été dans le monde, et que le mal porte en lui sa propre peine et son propre châtiment. Si les mauvais esprits sont punis, c'est parce que dans cet état la crainte du châtiment est l'unique moyen de dompter les maux. L'exhortation n'a plus aucune force, l'instruction ne peut plus rien, ni même la crainte de la loi, ni celle de perdre la réputation, puisque l'esprit agit d'après sa nature, qui ne peut être réprimée ni brisée, si ce n'est que par les châtiments.»

(AC 6559 ; DC 170 ; CE 509)

    Le dictateur qui a fait massacrer des milliers ou des millions d'êtres humains, ne pourra plus dans l'autre monde, ni même dans ses propres enfers, continuer à réprimer, torturer, et assassiner. Et quel pire enfer que celui de ne plus pouvoir réaliser ses désirs les plus intérieurs ? C'est le supplice de Prométhée qui, attaché au sommet de la montagne, se fait sans cesse dévorer vivant les entrailles par un aigle cruel.

    Quel terrible destin que celui de ces hommes qui se sont complètement laissé investir par ces pouvoirs destructeurs. Quelle dramatique réalité que celle de ces hommes condamnés à ne plus jamais pouvoir réaliser les passions et les désirs qui les animent. 

    Ce qui fait finalement la différence entre la condition des anges et celle des démons, c'est que les premiers s'accomplissent à travers ce qu'ils réalisent, tandis que les seconds en sont pour toujours empêchés, car les desseins qui animent leurs projets sont par définition nuisibles aux autres.

 

 

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