Epilogue

 
 
Emmanuel Swedenborg à son écritoire, Torsten Schonberg, 1930.
   
 

     Swedenborg aurait prédit que ses enseignements feraient un grand nombre d'adeptes dans les années 1780 à 1790. De fait, c'est au cours de cette décade que sera instituée par des lecteurs de ses écrits l'Eglise de la "Nouvelle Jérusalem", en Angleterre d'abord, en Hollande et en Suède un peu plus tard, ainsi que dans la toute nouvelle Amérique où elle connaîtra un certain succès. A la fin de cette décade il y a en effet déjà plusieurs milliers d'adeptes de par le monde. Le mouvement continuera à se développer avec beaucoup de vitalité jusqu'à la fin du 19ème siècle, comptant alors plusieurs dizaines de milliers de membres. Il se stabilisera, pour connaître avec la crise qui touchera l'ensemble des Eglises en Occident, un déclin en nombre régulier tout au long du 20ème siècle.

   Les écrits de Swedenborg affichent clairement l'incompatibilité entre les doctrines de cette "Nouvelle Jérusalem" dont il avait eu la vision, et celles des Eglises de son temps. Pourtant, Swedenborg n'abandonnera jamais tout à fait l'Eglise de son enfance, qu'il continuera à fréquenter de temps en temps, et dont il acceptera de recevoir les derniers sacrements juste avant de mourir. Pendant toute la dernière partie de sa vie, il enverra constamment un grand nombre de ses ouvrages aux membres des clergés suédois, danois, hollandais, anglais, mais aussi français et allemands, sans y trouver un grand écho. A partir de 1762, il dira ne plus distribuer ses livres qu'à ceux d'entre eux qu'il considère comme "sages et intelligents".  

    Il croyait fermement que les vérités qui lui avaient été révélées, et qu'il avait transcrites dans ses ouvrages théologiques, allaient un jour conquérir les esprits et les coeurs de la chrétienté, par le simple pouvoir du vrai. Il semble qu'il ait d'abord cru qu'elles seraient accueillies à l'intérieur même des différentes Eglises, bientôt converties à ses révélations. Par la suite, il pensa qu'elles passeraient plutôt par les universités du monde chrétien, qui, instruites de ces révélations, convertiraient les nouvelles générations de prêtres et de pasteurs. Ses ambitions dans ce domaine étaient grandes, si l'on en juge par l'histoire du mouvement swedenborgien à travers ces 250 dernières années, qui restera globalement relativement modeste.

    Précisons que Swedenborg n'a pas personnellement fondé d'Eglise. Il annonce par contre l'avènement d'un nouvel âge, d'un nouveau christianisme, ou d'une "Nouvelle Eglise", symbolisée dans l'Apocalypse par le symbole de la "Nouvelle Jérusalem" céleste, "cité de Dieu avec les hommes".

    Cette Eglise de la "Nouvelle Jérusalem" a été, de ce fait, surnommée à tort "Nouvelle Eglise". Du fait certainement, que Swedenborg voyait dans le symbole de la Nouvelle Jérusalem de l'Apocalypse, l'avènement d'une "nouvelle Eglise" sur la Terre. Nous allons voir ce qu'il entendait par cet avènement. Cette "contagion" des mots et des sens a souvent porté à confusion et créé maints malentendus. La Nouvelle Jérusalem n'est pour Swedenborg que le symbole de l'avènement d'une nouvelle conscience et d'une nouvelle ère pour l'humanité entière, en aucun cas l'Eglise "swedenborgienne".

    Le terme d'Eglise "swedenborgienne" est une désignation qui porte, elle aussi, à confusion, en ce sens qu'il s'agit avant tout d'une Eglise chrétienne, qui se fonde sur l'héritage de la Bible et sur les enseignements du Christ, avant de se baser sur les écrits de Swedenborg. La désignation d'Eglise de la "Nouvelle Jérusalem" (telle qu'entendue dans les écrits de Swedenborg) est donc bien plus appropriée, et celle de "novi-jérusalémite" pour désigner ses membres, bien qu'un peu "barbare", est certainement plus juste.

   Dans son petit ouvrage, le "Jugement Dernier", Swedenborg prédit que "les différentes dénominations chrétiennes, de même que les différentes religions dans le monde, continueront d'exister et continueront à enseigner leurs doctrines comme par le passé. Cependant, comme l'humanité va bénéficier d'un nouvel influx spirituel, les hommes seront plus libres de penser sur la religion, plus aptes aussi à percevoir les vérités spirituelles et à devenir intérieurs s'ils le veulent. Que ce changement de condition concernera toutes les nations du globe, bien au-delà même des Eglises chrétiennes et des autres religions". (JD 73-74)

    Cela correspond bien à l'évolution que l'humanité semble avoir globalement faite depuis, tout spécialement à travers l'histoire du 20ème siècle. On constate une tendance, chez beaucoup de nos contemporains, à penser plus librement sur la religion, à se faire leur propre idée sur les choses spirituelles et à aspirer à une plus grande intériorité, qui se traduit dans le domaine à présent très vaste et très diversifié des spiritualités nouvelles, mais aussi des médecines douces, de l'écologie, de la psychologie holistique et de l'éducation alternative.

    Soulignons que Swedenborg avait une vision très profonde et très large de la notion d'Eglise. Citons à ce sujet un texte magnifique qui semble bien être un des tout premiers textes œcuméniques qui s'adresse à toutes les Eglises, et même bien au-delà :

 

 « Dans la chrétienté, ce sont les différences doctrinales qui distinguent les Eglises, et de là on se qualifie de Catholiques-Romains, de Luthériens, de Calvinistes, de Réformés ou d'Evangéliques, sans parler des autres qualifications. Si on se qualifie ainsi, c'est d'après le Doctrinal seul, ce qui n'arriverait certainement pas, si l'on prenait, pour le principal de la foi, l'amour envers le Divin et la charité (amour, compassion, empathie), envers le prochain. Il y aurait alors seulement des variétés d'opinion sur les mystères de la foi, et les vrais Chrétiens les laisseraient à chacun selon sa conscience, et diraient dans leur coeur que n'est vraiment chrétien que celui qui vit comme un chrétien, c'est-à-dire comme le Divin l'enseigne. De toutes ces diverses Eglises il s'en formerait ainsi une seule, et tous les débats, qui n'existent que par le Doctrinal seul, s'évanouiraient. Les haines même des uns contre les autres se dissiperaient à l'instant, et le royaume du Seigneur s'établirait sur la terre ».

(AC 1799)
 


    Malgré ses critiques, souvent sévères et à juste raison des Eglises de son époque, Swedenborg avait une vision étonnement universelle des diverses Eglises :

« J'ai appris du Ciel que les Eglises qui sont dans des biens différents et dans des vrais différents, pourvu que leurs biens se réfèrent à l'amour envers le Divin et le prochain, sont comme autant de pierres précieuses dans la couronne d'un Roi ».

(CE 763)

   Par ailleurs, par Eglise universelle Swedenborg n'entendait pas seulement l'Eglise chrétienne avec ses nombreuses confessions, mais la totalité des êtres humains sur le globe qui reconnaissent un Divin et qui s'efforcent de vivre dans le bien.

 « L'Eglise est la communion de tous ceux chez qui il y a reconnaissance de Dieu et du bien de la vie, ou du vivre bien. Ce sont là les choses communes de toutes les religions, et par lesquelles chaque homme peut être régénéré. L'Eglise du Seigneur n'est pas seulement dans le monde chrétien, mais elle est commune, ou étendue et répandue sur tout le globe terrestre, par conséquent aussi chez toutes les nations ».

(DP 325 ; AC 8650)

    Cette "Eglise universelle" est composée d'un nombre incalculable d'êtres humains appartenant à toutes les religions et confessions du monde et de tous ceux encore qui sont hors de toute religion. Car ceux-ci, nous dit Swedenborg, sont généralement moins fermés et souvent plus proches de leur homme interne, que ne le sont ceux qui se prétendent chrétiens ou croyants de telle ou telle obédience. Elle est constituée donc de tous ceux qui sont dans un lien véritable avec le Sacré, quelle que soit la forme, le visage ou le nom qu'il puisse prendre pour eux, ce qui va bien au-delà de toute notion d'Eglises, de religions et même de croyances.

    Elle ressemble à un corps gigantesque dont chaque partie - les différentes religions et confessions - représente les organes et les membres qui ne font qu'un seul et même corps, qui apparaît comme "un" devant le Divin.

 « Le Royaume de Dieu sur les terres se compose de tous ceux qui sont dans le bien, et qui, quoique dispersés sur toute la surface du globe, sont cependant constamment unis, et qui constituent comme les membres d'un seul etmême corps ». 

(AC 2853)

    Même si ses enseignements n'ont pas eu l'effet initialement escompté par Swedenborg, tout spécialement dans les différentes Eglises de son temps, il n'en reste pas moins que le mouvement swedenborgien, tant laïque que religieux, connaîtra malgré tout de nombreux et fructueux développements. Vingt ans donc à peine après sa mort, une nouvelle Eglise, fondée sur l'héritage de la Bible et sur l'inspiration de ses écrits, s'est constituée, et il existe déjà de nombreux groupes et associations laïques dédiées à ses enseignements dans toute l'Europe.

    La "Nouvelle Eglise", ou plutôt "l'Eglise de la Nouvelle-Jérusalem", à peine constituée, connaîtra dans un premier temps un développement spectaculaire, surtout en Angleterre et aux Etats-Unis, plus récemment en Afrique, dans une moindre mesure en Europe et en Asie. Elle évoluera pour se ramifier, à l'image du protestantisme, en plusieurs branches indépendantes. L'ensemble de ces diverses dénominations compte aujourd'hui quelques centaines de pasteurs et quelques milliers de membres de par le monde. Comme toutes les autres dénominations chrétiennes, elles seront fortement touchées par la crise religieuse qui a marqué l'histoire du 20ème siècle, et plus encore celle de ce début de troisième millénaire en Occident. Le mouvement a connu un certain déclin en nombre, et depuis les années soixante-dix, quatre-vingts, il est confronté à la nécessité de relever le défi des temps nouveaux : faire évoluer les formes anciennes, s'adapter aux besoins des nouvelles générations, et développer toutes sortes de projets porteurs autant que prometteurs. Son avenir dépendra certainement de sa capacité à s'adapter aux nouveaux besoins et aux nouvelles formes de spiritualité.

    Soulignons que de très nombreuses associations, sociétés et fondations diverses ont aussi vu le jour tout au long de ces deux siècles et demi passés. A titre d'exemple citons, de nos jours, la "Swedenborg Fondation" (fondée en 1850) à New York, et la "Swedenborg Society" (fondée en 1810) à Londres. Structures laïques qui gèrent les deux principales maisons d'édition publiant l'oeuvre de Swedenborg et la littérature collatérale aux Etats-Unis et en Angleterre. Mentionnons aussi la "Swedenborg Verlag" à Zurich qui publie Swedenborg en Suisse alémanique. Ces trois maisons d'édition gèrent aussi d'importantes bibliothèques et de très nombreuses archives. Le "Cercle Swedenborg" (fondé en 1938) à Lausanne, en Suisse Romande, gère la plus importante bibliothèque en langue française dans le monde, il est aussi à l'initiative de ce site.

    Rappelons que c'est grâce à l'engagement sincère et courageux de toutes ces générations de passionnés, laïques et religieux, agnostiques et athées, qui se sont passées, "de mains en mains", ce précieux et unique héritage de connaissances, ainsi qu'à leurs efforts constants et leur travail considérable, que nous devons aujourd'hui de pouvoir lire, étudier et connaître les enseignements de Swedenborg.

    Au-delà du mouvement swedenborgien lui-même, ces enseignements concernant les questions essentielles liées au phénomène humain, à l'univers et au sacré, ont impressionné et inspiré de très nombreux savants et créateurs qui ont fait de multiples emprunts à sa pensée, pour la faire fructifier en d'abondantes œuvres importantes et fondatrices de notre culture moderne.

     Parmi ceux-ci citons, à titre indicatif :

    François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), Emmanuel Kant (1724-1804), George Washington (1732-1799), Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826), Johann Caspar Lavater (1741-1801), Johann Wolfgang Goethe (1749-1832), Samuel Hahnemann (père de l'homéopathie.), (1755-1843), William Blake (1757-1827), Georg Wilhelm Friedrich (1770-1831), Samuel Taylor Coleridge (1772-1834), John Chapman (1774-1845), Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775- 1854), Alphonse de Lamartine (1790-1869), Thomas Carlyle (1795-1881), Honoré de Balzac (1799-1850), Victor Hugo (1802-1885), Ralph Waldo Emerson (1803-1882), George Sand (1804-1876), Elizabeth Browning (1806-1861), Gérard de Nerval (1808-1855), Abraham Lincoln (1809-1865), Charles Baudelaire (1821-1867), Fiodor Dostoïevski (1821-1881), William James (1842-1910), Henry James (1843-1916), Auguste Strindberg (1849-1912), Rudolf Steiner, (fondateur de l'antroposophie.) (1861-1925), William Butler Yeats (1865-1939), Daisetz Teitaro Suzuki (1870-1966), Paul Ambroise Valéry (1871-1945), Andrew Taylor Still (1828-1917) et William Sutherland (1873-1954) (tous deux fondateurs de l'ostéopathie.), Carl Gustav Jung (père de la "psychologie des profondeurs" et de la psychothérapie.), (1875-1961), Oscar V. de L. Milosz (1877-1939), Helen Keller (1880-1968), Jorge Luis Borges (1899-1986), Henry Corbin (1903-1978), Czeslaw Milosz (1911-2004), etc.

    Cette liste n'est évidemment pas exhaustive. Notons que son oeuvre influencera aussi profondément la philosophie, le romantisme allemand, les arts, la théologie de nombreuses Eglises, le domaine de l'étude biblique moderne, l'histoire de l'occultisme et des sociétés secrètes des 18ème, 19ème et 20ème siècles, les médecines nouvelles (homéopathie, médecine anthroposophique, ostéopathie, etc.), ainsi que la psychothérapie jungienne et la psychologie holistique. Nous devons aussi dans une certaine mesure à Swedenborg de vivre dans une société moderne, laïque, démocratique et libérale (au sens de liberté), modernité dont il aura été, en son siècle, incontestablement un des grands maîtres d'oeuvre.

 
 

 

 

 

 

 

 

    En 1908, la Suède fera affréter une frégate militaire afin de rapatrier, en grande pompe, les restes de Swedenborg, qui seront déposés dans un majestueux mausolée de marbre rouge, dans le choeur de la cathédrale d'Uppsala. Les différentes étapes de cette procédure seront à chaque fois l'occasion d'importantes cérémonies commémoratives, célébrées à l'intention de celui qui sera enfin reconnu officiellement par son pays comme l'une des plus grandes figures de l'histoire de la Suède.

   
     
Tombe de Swedenborg dans la cathédrale d'Uppsala, photo 1910.
 
 

     Au-delà de l'histoire, de toutes les critiques et de toutes les reconnaissances même, il importera de se souvenir que pour Swedenborg, l'essentiel est dans le message. Celui d'une vision qui s'avère extraordinairement vaste, étonnamment profonde et certainement aussi, à bien des égards, grandiose et magnifique.

   Certes beaucoup, même parmi ses disciples et admirateurs, n'entreront pas dans le "prophétisme" de Swedenborg, ou dans ses "récits mémorables", tout en ayant une réelle reconnaissance pour l'ensemble de sa vision, pour sa théologie ainsi que sa christologie.

     Au fond, peu importe que l'on adhère ou pas aux enseignements de Swedenborg, ou partiellement, avec des nuances, ou pas du tout. Ses enseignements auront toujours l'inaltérable vertu de poser les bonnes questions, les grandes questions liées à cette réalité : Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? La vie ? L'amour ? La mort ? L'univers ? Le Divin ? Questions auxquelles Swedenborg apporte des éléments de réponse suffisamment solides et éclairés, pour nous mettre sur des pistes sûres ...

 

 

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